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Nu Féminin - Encre et couleurs sur papier, environ 1955
de Lin Feng-mien
peintre chinois né en 1901 dans la province de Koang-tong au sud de la Chine |
Je suis une femme de 49 ans. J'ai mis au monde naturellement notre dernier enfant il y a quatre ans, une semaine avant mon 45ème anniversaire. Cette petite fille est arrivée à un moment inattendu, probablement le meilleur pour elle. Mon parcours s'est souvent dessiné comme cela: des situations décalées, hors-norme, comme si mon inconscient cherchait à me dérouter, à me faire sortir du cadre. Il y a quelques jours, alors que j'étais enrhumée, grippée et souffrante, ma fille de quatre ans m'a dit, "Ne t'inquiète pas maman, ça va bientôt aller beaucoup mieux". Je lui ai demandé pourquoi. Nous étions à table, elle a répondu avec beaucoup d'aise, comme si nous étions deux vieilles copines déjeunant au café du coin "parce que tu es vieille" .... et alors? lui ai-je demandé "pourquoi cela devrait-il me soulager?" "eh bien, continua-t-elle tout en avalant un morceau de pomme de terre poêlée, tu vas bientôt mourir". J'ai ri, elle aussi, à gorge déployée, puis j'ai souri longtemps, sincèrement. Je ne m'attendais pas à réagir avec autant de légèreté. Elle l'a dit de façon particulièrement gaie, affectueuse, naïve aussi, comme si elle m'annonçait une très bonne nouvelle. Prise à mon propre piège, car je dis si souvent que je suis une vieille maman, un peu pour m'entendre dire le contraire de mes aînés, qui ont compris ma coquetterie et tiennent, pour le moment, à me rassurer. Au sujet de la mort, lorsque nous l'évoquons, que ce soit pour mon beau-père ou un ami qu'elle n'a pas connu, je lui réponds très calmement, parfois trop légèrement, évitant de prendre un visage sérieux ou triste pour évoquer ce sujet. Je lui dis qu'il ou qu'elle était très âgée ou très malade. Je comprends ainsi que pour elle, évoquant ma fin prochaine comme un soulagement possible à mon état grippal, la mort serait une solution passagère et peut-être utile, sans gravité ni danger pour son existence. Il y a bien sûr quelque chose de juste et de troublant dans cette observation..... Je ne laisse pas de mots trop personnels sur ce blog, contrairement au précédent. Je montre quelques éclats de lumière, une ouverture de diaphragme sur un instant, un trait ou deux immortalisés sur un petit papier en quelques secondes. J'ai pensé que c'est cela que je pouvais offrir de mieux aux vents et marées de la toile, une aire de repos, légère comme une brise. Je ne suis pas encore en travail, celui qui m'attend dans l'atelier, des peintures, des dessins qui auraient une évolution quotidienne, organique, un travail qui suivrait véritablement le processus de création. Parce que je viens de fêter mon anniversaire le 4 avril dernier, j'avais envie d'en dire un peu plus aujourd'hui, d'une mise à nu. Ne plus parler de soi, c'est reposant, moins envahissant, plus humble mais comporte un autre danger: celui de se cacher, de fabriquer un masque ou d'esquiver, de se fuir peut-être? Quelque chose a changé. En mieux. Il y a toujours, en surface, des tristesses. Je ne crois pas au bonheur lisse ni à l'état de joie permanente. J'aime la mélancolie, en alternance avec d'autres sentiments plus joyeux, la gamme sans elle serait incomplète, besoin de la note mineure pour mes compositions. La colline où je vis ne me préserve pas des soucis de ce monde, elle me renvoie aussi très souvent à mes limites intérieures, pas de fuite possible ici: je est devant moi. Ou moi devant je. Je n'ai pas encore décrypté laquelle est laquelle. Or, même si cette mélancolie est là, de plus en plus apprivoisée, j'ai maintenant accès quand bon me semble à mon jardin intérieur puisque j'ai retrouvé la clé. Et ce jardin est vraiment très beau. J'aime m'y promener, l'admirer, le respirer. Les nuages du monde extérieur essaient parfois d'y pénétrer. Je les laisse car je sais que les pluies qu'ils vont laisser sur leur passage sont des irrigations nécessaires, un arrosage passager. Je ne crains plus les orages. Dans ce jardin, il y a le jour ensoleillé, les nuits étoilées, des fleurs qui naissent puis meurent, laissant la place pour d'autres épanouissements, il y a de la musique et du silence, il y a des rencontres que j'ai intégrées comme une fraterie dans mon architecture personnelle (des textes, des livres, des auteurs, des peintres, cinéastes, chorégraphes, des gens qui ont vécu avant moi mais qui me parlent à travers leurs écrits ou leurs oeuvre) et des retrouvailles (aujourd'hui, Alberto Giacometti), il y a des souvenirs, ceux de mon enfance, avant le Tsunami qui a dévasté la relation familiale, celle de mon origine. Je suis une femme de 49 ans qui a retrouvé son coeur d'enfant, vous savez, celui que très peu d'adultes savent voir, même lorsqu'on est petit, celui qui n'a pas sa place dans les écoles, celui qui disparaît à l'adolescence lorsque le monde des apparences devient important, encore plus à l'âge adulte, lorsque la quête matérielle prend le pouvoir. Et puis il y a cette nouvelle famille qui m'habite, celle du coeur, les relations tissées au long de ma vie, les voyages, les visages qui restent gravés dans ma mémoire, les sourires, les mots bienveillants que certains m'ont offerts. Je suis née dans un petit pays, une ville suisse au bord du lac Léman. J'ai traversé des frontières, d'est en ouest, du nord au sud, d'ouest en est, pour qu'elles explosent, je voulais être citoyenne du monde. En moi, cela est accompli, même si aucun papier officiel ne peut en donner la preuve. Mon passeport est périmé depuis longtemps, ma carte d'identité également, la carte d'autorisation de séjour française me convient, pour le moment, un état temporaire qui dure depuis 15 ans, depuis que j'ai quitté mon pays d'origine et que je me suis mariée à un français. La nationalité de ce nouveau pays ne vient pas d'office et je ne suis pas prête à affronter la procédure administrative. Je suis une femme de 49 ans avec des kilos en trop, surtout du côté de mon ventre, mais lorsque je pense que c'était là la maison de mes enfants - huit grossesses, trois enfants- je le regarde avec beaucoup de joie et de tendresse. Mon visage se transforme, les traits s'affaissent petit à petit, j'aimerais qu'il soit plus souriant, qu'il reflète mieux mon jardin intérieur. Ma peau a souffert parfois, à différentes périodes, cet organe a manifesté sa peine par des éruptions qui ont laissé quelques traces qui aujourd'hui me font sourire. Je la soigne quotidiennement avec des huiles naturelles, noisette, jojoba, noyaux d'abricot, et je la sens revivre au fil des ans plutôt que se flétrir. J'ai beaucoup de grains de beauté, dont trois sur le visage, un à droite de l'aile du nez, les deux autres dans le bas du visage. Ces grains sont devenu vilains et verruqueux et, lorsque je les regarde trop attentivement, me font penser à ceux d'une méchante sorcière. Je songe à les faire enlever, ou pas (?), car des cicatrices certainement les remplaceraient. D'autres jours, je suis surprise de voir que je pourrais les aimer, les accepter, comme une constellation bienveillante.... Je suis une femme de 49 ans qui aime les arbres et la lumière, le ciel et le vent, les animaux, tous, mais de plus en plus attirée par les sauvages, qui aime les humains mais pas trop souvent, parce que, à leur contact, je me fatigue beaucoup. Je me ressource dans la solitude que je passe au milieu de l'espace sauvage qui entoure notre maison ou dans des activités sans paroles, une balade à pied ou à cheval, bien que trop rarement disponible pour cela, la danse, le tango argentin hebdomadaire avec mon mari depuis quelques mois et, depuis peu, le tai-chi dans un groupe à 10mn en voiture de notre lieu d'habitation. Mère au foyer sur une colline isolée peut apparaître, dans votre imaginaire, comme quelque chose d'idéal, ou de très ennuyeux pour d'autres, idyllique pour certains, que sais-je encore. Ma vie est principalement débordante de tâches domestiques et de fatigues liées à l'éducation de trois enfants. Je dégage quelques rares instants de respiration dans mes journées, comme d'autres femmes le font dans un autre cadre, pour me consacrer à cette petite fenêtre, à un instant de photographie ou de dessin, peu de temps pour la rêverie somme toute.... J'aimerais que, un jour, mon expérience et mon parcours puissent trouver une place parmi mes semblables, au travers d'une activité professionnelle, quelque chose qui me permette de transmettre, de vérifier aussi que ce chemin avait un sens, une place dans ce monde. Je suis une femme de 49 ans et je vous remercie d'être passé par ici.
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| Autoportrait matinal... |
Merci à Chri, chez qui j'ai découvert cette musique dans sa playlist,
kora et violoncelle, musique de chambre